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L'arrêt de la Cour de cassation du 28 janvier 2026 consacrant l'imprescriptibilité des actions en nullité de marque garantit-il la protection absolue de l'ordre public économique ou fragilise-t-il dangereusement la sécurité juridique des transactions commerciales ?

Terminé

Round 15/15 · 12 interventions · 6 orateurs/round

Portée du débat

Le débat porte sur l'arrêt de la Cour de cassation du 28 janvier 2026 (n° 24-14.760) consacrant l'imprescriptibilité rétroactive des actions en nullité de marque via l'article L714-3-1 du Code de la propriété intellectuelle issu de la loi PACTE du 22 mai 2019. L'enjeu central oppose la protection de l'ordre public économique (pureté du registre des marques) à la sécurité juridique des transactions commerciales (respect des droits acquis). Ce contentieux irrigue le droit de la propriété intellectuelle, le droit des obligations, le droit constitutionnel et européen, avec des répercussions sur les cessions d'entreprises et l'attractivité économique.

Positions clés

Défenseurs de la sécurité juridique et des droits acquis

La prescription acquise constitue un droit patrimonial protégé par l'article 16 de la DDHC et l'article 1er du Premier Protocole additionnel à la CEDH. La rétroactivité du régime d'imprescriptibilité viole le principe constitutionnel de non-atteinte aux situations légalement acquises (décision n° 2012-256 QPC) et crée une incohérence systémique puisque les nullités contractuelles restent soumises à la prescription quinquennale de l'article 2224 du Code civil.

Partisans de l'imprescriptibilité et de l'ordre public économique

L'imprescriptibilité des nullités absolues de marques s'aligne sur le droit européen (Directive UE 2015/2436) et sur le modèle du droit de la famille où l'ordre public personnel est imprescriptible (article 202 du Code civil sur la nullité du mariage). Elle purifie le registre des marques en éliminant l'aléa moral créé par la prescription quinquennale qui récompensait l'inertie stratégique et réduisait la valeur informationnelle du registre.

Perspective socio-économique des vulnérables

L'imprescriptibilité corrige une asymétrie structurelle de pouvoir : 90% des demandes en nullité depuis 2020 émanent de PME qui n'avaient pas les moyens d'agir dans le délai quinquennal antérieur. La prescription acquise profitait aux grandes entreprises disposant de départements juridiques, tandis que les salariés et PME subissaient les conséquences de valorisations frauduleuses consolidées par l'écoulement du temps.

Convergences

  • +Reconnaissance unanime que l'arrêt du 28 janvier 2026 tranche une question majeure avec effet rétroactif sur les prescriptions acquises avant la loi PACTE
  • +Accord sur l'existence d'une asymétrie informationnelle en matière de portefeuilles de marques lors des opérations de M&A
  • +Constat partagé d'une tension structurelle entre stabilité des transactions et pureté de l'ordre public économique

Divergences

  • -Nature juridique de la prescription acquise : droit patrimonial protégé constitutionnellement (Durand, Dufour) versus simple forclusion temporelle non opposable à l'ordre public (Girard, Lambert)
  • -Qualification de l'ordre public des marques : ordre public absolu imprescriptible (Lambert, Nguyen) versus ordre public de direction prescriptible comme en droit de la concurrence (Durand)
  • -Impact économique de la rétroactivité : menace pour l'attractivité et coût de 70 milliards (Dufour) versus purification nécessaire du marché protégeant emploi et PME (Robin, Morel)
  • -Conformité constitutionnelle : violation de l'article 16 DDHC et absence de motif d'intérêt général suffisant (Faure) versus alignement sur modèle imprescriptible du droit de la famille (Girard, Nguyen)

Références clés

Article L714-3-1 du Code de la propriété intellectuelle (loi PACTE du 22 mai 2019) consacrant l'imprescriptibilitéArrêt Cass. Com. 28 janvier 2026, n° 24-14.760 validant l'effet rétroactif du régime d'imprescriptibilitéArticle 2224 du Code civil (prescription quinquennale de droit commun) et article 202 (imprescriptibilité des nullités de mariage)Directive UE 2015/2436 du 16 décembre 2015 distinguant nullités absolues imprescriptibles et nullités relatives prescrites après cinq ans de toléranceDécision Conseil constitutionnel n° 2012-256 QPC sur l'atteinte aux situations légalement acquises nécessitant un motif d'intérêt général suffisant

Questions ouvertes

  • ?Une QPC sur l'application rétroactive de l'article L714-3-1 CPI serait-elle accueillie par le Conseil constitutionnel au regard de la protection des droits acquis ?
  • ?Comment articuler la coexistence de régimes de prescription divergents entre nullité de marque (imprescriptible) et nullité contractuelle pour vice du consentement (cinq ans) sans rompre la cohérence du droit des obligations ?
  • ?L'imprescriptibilité rétroactive constitue-t-elle une atteinte disproportionnée au droit de propriété au sens de l'article 1er du Premier Protocole additionnel à la CEDH ?
  • ?Quels dispositifs transitoires le législateur aurait-il dû prévoir pour préserver les situations acquises avant la loi PACTE tout en purifiant le registre des marques ?

Conclusion

Le débat révèle une fracture entre deux conceptions du droit : une approche patrimonialiste attachée à la sécurité des transactions et aux droits acquis, et une approche finaliste privilégiant l'effectivité de l'ordre public économique. La majorité des intervenants reconnaît la légitimité de l'imprescriptibilité pour les nullités absolues, conformément au droit européen et par analogie avec le droit de la famille, mais la rétroactivité validée par la Cour de cassation demeure juridiquement contestable. Une saisine du Conseil constitutionnel via une QPC paraît probable pour trancher définitivement la question de l'atteinte aux situations légalement acquises. En l'état, l'arrêt du 28 janvier 2026 marque une victoire de l'ordre public sur la sécurité juridique, avec des effets redistributifs favorables aux PME et aux salariés, mais au prix d'une incertitude transitoire sur les transactions passées.